ENTRETIEN AVEC AKEMI NAKATA — Marie Denieuil
But de l'art, beauté de la vie
Nicolas Berdiaev philosophe franco-russe reste profondément marqué par un anarchisme mystique critique à l'égard des formes temporelles de la religion. Il quitte Moscou en 1922 pour Berlin et rejoint la France en 1924. Les Dimanches de Clamart qu'il organise à son domicile sont propices à des échanges passionnés entre intellectuels, théologiens et poètes de tous horizons, parmi lesquels Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, Gabriel Marcel, Jacques Maritain, Vladimir Jankelevitch et Marie Skobtsov… Né en 1874 à Kiev, il s'éteint à Clamart en 1948 laissant une œuvre importante. Marie Denieuil est doctorante en philosophie sur le concept de création chez Berdiaev.
Vous travaillez sur le philosophe Nicolas Berdiaev. Pourquoi la notion de création est-elle centrale dans son œuvre ?
Le concept de création est en effet le noyau d'énergie de sa pensée. Berdiaev est un esprit complet. Il s'est intéressé à la philosophie, mais aussi à la politique, à la religion, à l'art, à la société, à l'amour, à la personne et sa singularité. Sa pensée refuse la compartimentation de ces domaines les uns par rapport aux autres car au fond ils renverraient tous à une même dynamique vitale, un universalisme, qui unifierait
Quels artistes vous semblent participer aujourd'hui à la dynamique créatrice telle que Nicolas Berdiaev la comprend ?
Il me vient à l'esprit deux artistes dont les signatures picturales semblent opposées mais qui me semblent pourtant rejoindre cette même dynamique de création. D'abord l'œuvre de Vladimir Velickovic. C'est une œuvre tourmentée, chaotique, véritable éponge de toutes les atrocités nazies perpétrées dans l'ex-Yougoslavie. Elle est en apparence extrêmement sombre. En apparence, car on sent chez lui une lutte acharnée pour transfigurer ses visions d'horreur en fantômes esthétiques, une lutte pour dépasser symboliquement le mal, dont il fut témoin oculaire, sans pour autant nier sa réalité effective. Son esthétisation du mal n'est pas décorative. Son but n'est pas de plaire mais de déplaire, de "faire mal" aux yeux qui regardent ses œuvres, de balafrer l'œil. Il faut avouer que certains de ses tableaux sont menaçants, agressifs, très dérangeants. Je pense par exemple à Agression (1972) où l'on voit un entrejambe de femme dévoré par un rat. Le lieu de la vie devient précisément l'endroit du viol de la vie, le début de l'anéantissement et de la putréfaction, une sorte d'Origine du monde inversée. Mais la pulsion de mort n'est-elle pas sur le même canal que la pulsion de vie ? Derrière l'écorce de cette apparence, ce n'est plus seulement une vie cassée et noire que l'on perçoit mais bien une énergie vitale qui explose, une âme en pleine cure de désintoxication, en attente d'un nouveau ciel et d'une nouvelle terre, en attente de la résurrection.
Ensuite l'œuvre de Cyb. C'est une peinture volcanique. Immédiatement solaire. Elle colore la rétine et donne, comme le disait Rimbaud, "l'œil darne" – des éclairs dans les yeux. Elle ne choisit pas le détour par la représentation de la "laideur chaotique" du monde, comme le dit Berdiaev, mais exalte la "beauté du cosmos" à l'état brut, dans sa nudité. La résurrection s'opère par la couleur où le rouge et le jaune prédominent et orchestrent les autres couleurs. Sa série de Venise me rappelle d'ailleurs le mot de Berdiaev lors de son voyage en Italie, où il écrivit presque d'un jet Le sens de l'acte créateur : "En moi s'éveillait un monde de pensées sur la création de la Renaissance.".
Il y a dans leur œuvre une gémellité propre aux esprits libres : cette même soif de liberté, cette même puissance de vie qui échappe au monde de l'aliénation et veut voir le monde sans emprise, sous l'influence seule de la beauté.
Enfin il existe aussi toute une production invisible chez les jeunes mais qui n'est pas institutionnalisée. Je pense notamment à la poète franco-roumaine Raluca Petrescu, au poète franco-arménien Viguen Haroutounian ou encore, pour n'en citer que quelques-uns, au jeune comédien et poète Sébastien Thévenet. Cette production n'a pas vraiment de visibilité ni les moyens de se faire connaître peut-être parce que les institutions ne portent pas assez l'innovation artistique. Or ce que nous apprend Berdiaev c'est que ce n'est pas seulement l'art qui meurt sans endroit pour en parler, mais l'homme lui-même et la société avec. La création éthique (ce qu'il nomme l'amour, c'est-à-dire le talent de faire du lien entre les êtres et de créer des espaces de générosité) est ce qui rend possible la création artistique. D'où la nécessité de créer des lieux, des situations où susciter ces rencontres pour encourager et valoriser les productions de demain.
Car comme le disait Berdiaev : "La beauté est le but de l'art", mais "elle est aussi le but de la vie". ■
Ouvrages de Nicolas Berdiaev
Le sens de l'acte créateur. Traduction Lucienne Cain, Desclée de Brouwer, 1955.
Esprit et liberté. Traduction I.P. et H.M., Je sers, Paris, 1933.
De la destination de l'homme : essai d'éthique paradoxale. Trad. I.P. et H.M., L'Âge d'homme, Paris, 2010.
Les sources et le sens du communisme russe. Traduction Lucienne Cain, Gallimard, Paris, 1963.
Essai de métaphysique eschatologique : acte créateur et objectivation. Traduction Maxime Herman, Aubier-Montaigne, 1946.
Essai d'autobiographie spirituelle. Traduction E. Belenson, Buchet-Chastel, 1958.
Marie Denieuil
Le concept de création dans la philosophie de Nicolas Berdiaev, thèse, Université de Caen Normandie, 2018.
