La peinture comme une existence

Une peinture est comme une existence en raccourci, en concentré. L’achèvement du tableau est comme sa mort : enfin l’ensemble prend sens. « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change ». L’ensemble des éléments fait sens.

La position du peintre est double, ceci est passionnant, instructif, étonnant. A la fois je suis l’existant, qui prend des décisions, des directions, des couleurs, sans savoir à l’avance quel en sera le sens au final. Et pourtant à chaque décision je vise un sens, j’ai une intention, précise : ce petit morceau jaune doit nettement se détacher de ce rouge et de ce bleu, sans que rien ne déborde, ne soit flou, cela est vital. Peindre se passe en une succession de détails importants, d’équilibre, de contrastes à conquérir, sans que jamais je ne sache quel sens aura dans l’ensemble du tableau à l’avenir, ce soin particulier que j’ai apporté à cet équilibre, à ce contraste. 

Ceci est l’expérience même de l’existant qui ne sait pas où l’amènera sa décision de l’instant. Il y a un risque à chaque instant. A chaque instant il faut trancher, prendre une direction, une ligne droite, courbe, une couleur, alors même que le contraste visé sera peut-être au final, invisible, recouvert par d’autres strates de peinture, par d’autres décisions futures, et donc comme perdu.

C’est cela qui surprend aussi toujours à chaque fois. L’énergie donnée à un détail, à une frontière, à un relief est comme oubliée au final, recouverte, perdue. Tout prend un autre sens. Et pourtant ce sens nouveau qui signe       l’achèvement du tableau s’est construit de tous ces instants, de tous ces risques, de toutes ces visées précises. C’est peut-être la raison pour laquelle il y a une densité du tableau : il est une histoire dans sa construction même, il est un condensé, un concentré d’existence, un parcours d’existence, dans ses joies, dans ses affres, dans ses pertes, dans ses heureuses apparitions.

La position du peintre est double parce qu’il est cet existant qui vit intensément sa liberté à chaque instant, mais en même temps il est comme Dieu qui interrompt le parcours. Il décide de la mort c’est-à-dire de l’achèvement du tableau.

Mais la mort du tableau est aussi son éternité. Par la rencontre avec l’autre, avec les autres. L’ensemble a pris sens, le peintre n’a rien à rajouter, le tableau entre en dialogue avec ceux qui le regardent.

 

                                             CYB

Août 2002

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