Noir est-ce noir ? Peintre de la couleur, CYB revient au noir qu'elle avait réservé à ses collaborations avec le Musée d'Art moderne de Yerevan. « La couleur, c'est ce qui repousse la limite, ce qui troue l'espace et qui convulse le temps », écrit-elle dans son livre Baroque abstrait. Et le noir ?
Une sorte de naïveté a prévalu après la chute du mur de Berlin, dans un climat hégélien, avec les notions de fin de l'histoire, avec les déclarations de Francis Fukuyama. Beaucoup ont cru que les guerres, le non-respect des conventions internationales appartiendraient désormais au passé. Les conflits de haute intensité paraissaient hors sujet pour l'avenir.
Or, comme l'avait écrit avec alacrité et justesse l'anti-hégélien Arthur Schopenhauer, le fond de la nature humaine reste le même. En ce sens, il qualifie l'histoire de mensonge, dans sa forme comme dans son contenu. Aujourd'hui, l'Occident s'étonne du retour de la guerre, comme si la nature de l'homme avait changé ; les lecteurs de Blaise Pascal savent bien qu'il n'en est rien.
La guerre est d'abord « intestine », et qui ne veut pas mener ce combat intérieur le projette à l'extérieur.
Le chaos et la répétition des drames restent donc la toile de fond de nos existences.
Autre naïveté que de croire que l'art peut quelque chose ?
Non, la puissance vitale s'affirme par l'activité même de l'artiste quelles que soient les circonstances, à chaque génération. Quant à prendre parti, cela relève plus de l'engagement politique du citoyen que de l'artiste. L'art n'est ni la propagande ni la publicité ; il excède tout message que l'on croit lui assigner. Il recèle par définition une opacité qui suscite le questionnement.
Emmanuel Kant a très bien montré cela dans ses analyses du jugement de goût. L'œuvre d'art suscite l'interprétation, mais ne se réduit à aucune, pas même à celle que visait l'artiste. L'art ouvre les questions, provoque l'intelligence, l'imagination, la sensibilité, mais ne donne pas de réponses.
Par exemple ?
Je pense à Boulgakov qui laisse le plus haut témoignage de la folie stalinienne dans son roman Le Maître et Marguerite. Il l'écrit pendant les dix dernières années de sa vie et meurt sans savoir s'il sera lu un jour.
Je pense à cet opéra en abîme de Paul Hindemith, Mathis le peintre, créé en Suisse car l'Allemagne nazie avait interdit sa musique. Le compositeur a choisi comme sujet d'opéra, dès 1933, cette question précisément : que peut l'artiste confronté au déferlement de la violence et au déchaînement de la guerre ?
Le peintre Matthias Grünewald est le personnage central de cet opéra, Mathis le peintre. Au début du XVIᵉ siècle, les clans s'affrontent — catholiques, protestants, paysans — ; le peintre prend part à l'action, est témoin des exactions de toutes parts et finit par mener le combat avec son pinceau : le fameux Retable d'Issenheim, aujourd'hui à Colmar, avec ce Christ en Croix à la limite du soutenable.
L'insoutenable pousse bien souvent à l'incompréhension.
L'incompréhension des autres reste à distance du travail de l'artiste. Il s'agit de creuser une intériorité et, à cette condition seulement, de rejoindre le point où le singulier touche à l'universel, et donc au partage.
Dans le trajet de ce creusement, autrui reste à distance, même s'il est présent ultimement. Donc ce que d'aucuns peuvent appeler « l'incompréhension des autres » ne procure, au sens strict, ni force ni dépit.
Il y a aussi une autre sanction qui pèse sur l'artiste : celle du marché.
Rappelez-vous ce film en noir et blanc de Jacques Becker, Les Amants de Montparnasse : Amedeo Modigliani dit Modi, l'un des derniers rôles de Gérard Philippe, et Jeanne Hébuterne, incarnée par l'éblouissante beauté de la jeune Anouk Aimée. La scène du vernissage claque comme un couperet : « ce sont les amis ce soir, il reviendra demain », le marchand pour lequel un bon artiste est un artiste mort.
Il reviendra demain quand il n'y aura aucun collectionneur, livrant Modi au désespoir de quémander quelques sous pour ses dessins magiques, qui n'intéressent personne.
Bien sûr, ce risque de la solitude et du manque de reconnaissance semble inhérent à l'activité artistique elle-même, décuplé quand le seul moyen de subsistance tient à la vente des œuvres.
Ce problème depuis sa situation particulière : Paul Cézanne était fils de banquier, Gustave Moreau professeur aux Beaux-Arts…
Revenons à votre travail, suite à un séjour à Stromboli…
Les dernières toiles exposées font suite à une expérience radicale vécue au printemps dernier. L'eau noire, la nuit, à quelques mètres de la Sciara del Fuoco, cet espace immense de lave noire, chemin des profondeurs de la terre qui gronde : Iddu, « lui », le volcan, de nuit, sur une frêle embarcation.
Là, j'ai compris que Stromboli, noir, qui surgit de la mer noire, qui gronde, qui lance ses flammèches rouges dans le grand silence de nos angoisses, a pu être considéré comme un dieu, bien sûr. C'est une expérience archaïque qui fait bien plus discours que l'accumulation des livres d'anthropologie. Ou plutôt, on comprend pourquoi tous ces livres furent écrits : pour cerner quelque chose du mystère de ce qui nous relie à la terre, d'une part, à nos frères humains dans la frêle existence d'autre part.
Il y a quelque chose de profondément humain dans l'humilité radicale de notre condition. Devant la puissance d'Iddu, souveraine, hors de mesure, l'étendue de notre fragilité nous fait plier le genou, une révérence intérieure, ontologique, qui marque la reconnaissance de plus grand que soi, infiniment plus grand que soi.
Blaise Pascal est la basse continue — comme on le dit en musique — de mes lectures. Il parle de la misère de l'homme sans Dieu, et du désir d'absolu, du désir humain comme gouffre infini qui ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même.
L'expérience archaïque de nuit devant Stromboli m'a précisément fait toucher ce point où l'abîme défaille, ce point de silence où l'étranger à côté de soi dans l'embarcation devient un frère humain.
